Mythologie mésopotamienne

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La mythologie mésopotamienne désigne l'ensemble des mythes connus essentiellement par la littérature mésopotamienne, qui servent en général à répondre à des questions expliquant les mystères du monde qui entouraient les scribes de la Mésopotamie antique. Elle comporte les plus anciens mythes connus qui nous soient parvenus avec ceux de l'Égypte antique. Ceux-ci mettent en scène les grandes divinités du monde mésopotamien : Enlil, Enki/Ea, Inanna/Ishtar, Ninurta, Marduk, etc. Plusieurs mythes mettent en scène des récits de création du monde et de l'homme, assignant à ces derniers une place dans l'univers au service des dieux. D'autres concernent des récits de combats de divinités représentées alors comme les protectrices de l'ordre cosmique, d'autres encore concernent les amours de divinités, beaucoup ont un arrière-plan agraire.

Ces mythes ont connu une histoire longue et complexe, pendant plus de deux millénaires, marquée notamment par la prépondérance culturelle des Sumériens au IIIe millénaire av. J.‑C., supplantés par la suite par les locuteurs de langue akkadienne (Babyloniens avant tout) qui ont repris l'héritage sumérien et ont poursuivi le développement de la mythologie mésopotamienne. Celle-ci n'est donc pas un ensemble uniforme : il n'existe pas de dogme, et certains questionnements ont pu donner lieu à des mythes donnant des réponses différentes. Elle reflète au moins en partie l'ensemble des croyances des Anciens mésopotamiens sur le monde qui les entourait, ou en tout cas elle est le meilleur moyen de l'approcher, mais les mythes sont à plusieurs reprises repensés et recomposés par le milieu des élites lettrées mésopotamiennes, renvoyant souvent à leur idéologie politique qui est essentielle pour comprendre plusieurs d'entre eux.

 

Les mythes : définitions, fonctions

Le concept de mythe, produit de la pensée grecque antique, n'a pas d'équivalent en Mésopotamie, où l'on ne se préoccupait pas vraiment de distinguer des genres de récits. La mythologie mésopotamienne est donc une reconstruction des chercheurs modernes, tributaire des problématiques plus larges sur la mythologie dans les différentes civilisations. Les spécialistes des mythes ne s'accordent pas sur une définition qui fasse consensus. Un mythe peut être défini comme un récit dont la fonction est « d'exprimer dramatiquement l’idéologie dont vit la société (...) de justifier enfin les règles et les pratiques traditionnelles sans quoi tout en elle se disperserait » (G. Dumézil) ; un « récit traditionnel avec une référence secondaire, partielle, à quelque chose qui a une importance collective » (W. Burkert) ; un « récit situé dans un passé très lointain et à caractère fondateur, disant pourquoi les choses actuelles sont comme elles sont, et pourquoi elles doivent être comme elles sont » (A. Testart).

Les mythes peuvent paraître similaires à d'autres types de récits comme les contes ou les épopées, mais ils en sont généralement distingués. J. Bottéro, spécialiste de la mythologie mésopotamienne, la limite aux histoires dont les acteurs principaux sont les dieux, excluant les textes épiques ayant pour personnage principal un héros humain (Gilgamesh, Etana, Adapa). Mais cette limite peut paraître malaisée à tracer, dans la mesure où les épopées mésopotamiennes diffèrent peu sur la forme des textes classés couramment dans la catégorie des mythes, et que certains héros et même des souverains historiquement attestés ont fait l'objet d'un culte, et ont donc eu un aspect sacré prononcé. De plus, certains textes épiques contiennent des passages relevant incontestablement de la mythologie divine, en premier lieu le Déluge évoqué dans l’Épopée de Gilgamesh. En fait il est courant de trouver des passages que l'on considère comme « mythologiques » dans des textes mésopotamiens qui ne sont pas à proprement parler des mythes : en plus des épopées, il s'agit de passages introductifs de rituels de fondations et d'incantations, des prières adressées aux dieux, des textes de débats (« tensons »), essentiels notamment pour connaître les mythes de création sumériens.

Si on cherche à l'interpréter, la mythologie a trois aspects principaux :

  • c'est une littérature, dont la mise en récit doit être analysée ;
  • elle repose sur et exprime des croyances religieuses ;
  • elle a un aspect explicatif, visant à faire comprendre le monde réel auquel elle renvoie toujours in fine.


Il existe donc une multiplicité de lectures des mythes, et plusieurs écoles d'interprétation des mythes. La mythologie a pu être parfois perçue comme une expression reflétant un état pré-scientifique de la pensée, cherchant à expliquer et comprendre ce qui ne pouvait être approché par des méthodes scientifiques. Mais c'est une lecture a posteriori sans doute simpliste. On leur reconnaît a minima d'avoir pour but d'analyser et de décrire le monde, de mettre en avant des valeurs. Les approches naturalistes, qui voient dans les dieux des manifestations des forces de la nature, occupent une place importante, en particulier celle de Jacobsen pour la Mésopotamie. Certaines interprétations voisines expliquent les mythes par une volonté de retranscrire les mouvements des astres, les divinités mésopotamiennes ayant souvent un aspect céleste. L'approche ritualiste voit dans les mythes des textes venant en appui des rituels religieux, parfois récités au cours de ceux-ci, trouve quelques fondements dans certains cas en Mésopotamie (notamment l’Épopée de la Création), mais généralement il y a peu de corrélations entre les deux. D'autres mythes ont pu être interprétés comme des allégories d'événements historiques. Le structuralisme, mis en avant par G. Dumézil et C. Lévi-Strauss a eu plus d'influence, cherchant à dégager dans les mythes des thèmes sous-jacents constituant la structure de l'idéologie de la société étudiée. Cette approche a été critiquée par les travaux d'historiens comme J.-P. Vernant et P. Vidal-Naquet, ou de l'ethnologue M. Sahlins, qui ont mis en avant la nécessité de situer historiquement les mythes, de les étudier dans leur époque de rédaction. Dans cette dernière approche, il importe de s'interroger sur qui les dit, à quelle occasion, et dans quel but, en fonction de son contexte social. Les rédacteurs partent d'un corpus de mythes qui sont repensés et réinventés à plusieurs reprises en fonction des évolutions historiques, des nouvelles interrogations et des nouveaux débats.

 

Mythes en sumérien et mythes en akkadien

La civilisation mésopotamienne est souvent présentée sous un aspect duel, comme composée de deux grands groupes de populations. Les Sumériens, vivant dans l'extrême Sud de la Mésopotamie et parlant une langue sans parenté connue, le sumérien, ont joué un rôle déterminant dans les périodes archaïques, posant les bases de la civilisation mésopotamienne avant de disparaître quelque part entre la fin du IIIe millénaire av. J.‑C. et le début du IIe millénaire av. J.‑C. ; des populations parlant une langue sémitique, l'akkadien, que l'on caractérise d'« Akkadiens » pour les périodes anciennes durant lesquelles ils cohabitent avec les Sumériens dans le Sud de la Mésopotamie, tandis qu'à partir de la seconde moitié du IIe millénaire av. J.‑C. ils sont divisés entre deux grands royaumes, Babylone au Sud et l'Assyrie au Nord.

Les mythes sumériens sont plus nombreux, et généralement considérés comme reflétant un état plus ancien de la religion mésopotamienne, qui a gardé une influence déterminante sur la suite, les scribes akkadiens (surtout babyloniens) ayant puisé dans cette matière pour élaborer leurs mythes. Les thèmes sont similaires, les dieux sont pour la plupart les mêmes, parfois avec des noms différents (Enki/Ea, Inanna/Ishtar, Nanna/Sîn) - mais sont introduits Nergal et surtout Marduk. Il peut s'agir d'adaptations fortement remaniées comme dans le cas de la version akkadienne de la Descente d'Ishtar aux Enfers. Les compositions babyloniennes comme l'Atrahasis et l’Épopée de la Création (et l’Épopée de Gilgamesh dans la catégorie épique) se caractérisent par une plus grande ambition, donnant une vision plus large et cohérente du monde et du destin des hommes en combinant plusieurs thèmes mythologiques généralement issus du fonds mythologique archaïque.

La situation est cependant complexe et ne peut être généralisée à tous les mythes. Peu de mythes sont connus pour les périodes archaïques, durant lesquelles le sumérien était encore une langue vivante, car les tablettes de ces époques sont très fragmentaires et difficiles à comprendre. La plupart des mythes « sumériens », en fait des mythes en sumérien, qui sont connus sont en fait issus d'un contexte dans lequel le sumérien était manifestement une langue morte ou en passe de le devenir, et était surtout pratiquée dans le milieu des lettrés. C'est le cas des nombreuses tablettes des premiers siècles du IIe millénaire av. J.‑C., certes situées dans les cités de l'antique pays de Sumer où les traditions lettrées de ce pays étaient encore vivaces. Il est donc souvent difficile de savoir l'origine exacte de ces mythes, s'ils sont issus de mythes sumériens plus anciens ou sont des créations plus récentes. On sait en effet que les scribes de la première moitié du IIe millénaire av. J.‑C. élaboraient des mythes en sumérien, comme le mythe du « Déluge sumérien » (ou « Genèse d'Eridu ») inspiré d'un mythe en akkadien, l'Atrahasis. Par la suite les nouvelles productions littéraires sont pour la plupart en akkadien, et circulent des versions bilingues sumérien-akkadien de plusieurs mythes. Le sumérien préserva un statut de langue intellectuelle longtemps après avoir cessé d'être parlée (comme le latin dans l'Europe médiévale et moderne) mais ne servit plus à la création d’œuvres littéraires majeures (à la différence du latin dans l'Europe médiévale et moderne).

 

La littérature mythologique

Les mythes mésopotamiens connus, dont l'éventuel aspect oral nous échappe, relèvent du domaine de la production littéraire des scribes mésopotamiens. Cette dernière a diverses spécificités. D'abord, les textes que l'on considère comme relevant du domaine des « belles-lettres » (mythes et épopées essentiellement) ne constituent qu'un nombre très limité de textes en quantité par rapport aux textes « techniques » utilisés par le clergé (hymnes et prières religieux, traités de divination, d'exorcisme, etc.) ou les ouvrages lexicographiques. Ensuite, ces textes sont surtout connus par des copies effectuées dans le cadre de l'apprentissage scolaire de jeunes scribes, notamment dans les écoles de Nippur et d'Ur du début du IIe millénaire av. J.‑C. qui documentent l'essentiel de ce qui est connu de la littérature sumérienne. Ce n'est qu'au Ier millénaire av. J.‑C. que se développent des bibliothèques à proprement parler, dans des palais (« Bibliothèque d'Assurbanipal » à Ninive), des temples (à Kalkhu, Sippar notamment) ou dans les résidences de membres du clergé (à Sultantepe par exemple). Dans tous les cas, les mythes sont en faible quantité dans leurs lieux de trouvaille ; la célébrité des bibliothèques de Ninive est certes due en grande partie aux textes mythologiques et épiques qui y ont été exhumés au xixe siècle, mais il ne s'agit que d'une quarantaine de textes sur les trois dizaines de milliers de tablettes qui en proviennent.

Force est donc de constater qu'en dehors des écoles et des bibliothèques, les mythes sont très peu attestés en Mésopotamie, et le seul usage dont on est généralement certain pour ces textes est pédagogique. C'est manifestement un contexte secondaire, où ils sont utilisés comme modèles d'écriture et de langue à recopier et sans doute aussi dans une visée morale. Ces exercices de copies n'avaient donc pas d'intérêt en dehors du milieu scolaire. En revanche les copies complètes conservées dans des fonds de textes plus durables l'avaient manifestement été parce que les textes étaient appréciés pour leur contenu.

Les conditions d'élaboration de ces œuvres sont donc mal connues, de même que leurs auteurs, comme il est de mise pour la littérature mésopotamienne en général. Du reste, il est difficile de parler d'un seul auteur, car les œuvres que l'on connaît sont généralement composites, l'aboutissement de plusieurs travaux de réécriture et de réédition plus ou moins profonds, qui font qu'on dispose de plusieurs versions d'une œuvre au cours du temps, avec la modification de certains passages, voire de sections entières, ou parfois des modifications du sens de l’œuvre. À partir de la seconde moitié du IIe millénaire av. J.‑C. les scribes de Babylonie ont cependant procédé à la « canonisation » de plusieurs œuvres majeures, ce qui leur a donné une version stable, qui est celle qui se retrouve dans les bibliothèques du Ier millénaire av. J.‑C. Dans le cas de l’Épopée d'Erra, on dispose d'une œuvre atypique car clairement la création d'un seul auteur, un prêtre de l'Esagil, le temple de Marduk à Babylone, nommé Kabti-ilani-Marduk, qui dit en avoir eu la révélation au cours d'un rêve. Il est possible que les mythes aient souvent été perçus dans l'Antiquité comme des textes issus d'une révélation divine (en lien avec les pratiques divinatoires).

Il n'y a pas vraiment d'unicité dans le style littéraire des textes mythologiques. Comme souvent dans la littérature mésopotamienne les textes longs comprennent plusieurs « genres » aux yeux des lecteurs modernes : des passages narratifs, des dialogues, des louanges à la gloire de la divinité concernée par le texte. Dans la classification littéraire de la Mésopotamie antique (qui apparaît notamment dans les colophons des tablettes), les récits que l'on considère comme mythologiques sont souvent désignés comme relevant du genre des prières et des chants, qui est du reste le seul à avoir fait l'objet d'une véritable distinction en plusieurs genres dans le milieu des lettrés mésopotamiens, sans doute en fonction de la façon dont ils étaient chantés et mis en musique. Certains d'entre eux sont présentés comme des « chants » (šir en sumérien, zamāru en akkadien), par exemple le Lugal-e et l'Atrahasis, d'autres comme des types particuliers de chants sumériens : la Mort de Dumuzi est par exemple une lamentation au tambourin (ér-šèm-ma), Dumuzi et Enkimdu est un chant dialogué (bal-bal-e), le Voyage de Ninurta à Eridu est un « chant long » (šir-gida), etc.

Cela renvoie aux liens entre l'écrit et l'oral dans la littérature mésopotamienne, et aux différentes formes de lecture possibles de ces textes (silencieuse, récitation publique, chantée avec ou sans instrument), qui sont difficiles à saisir car la documentation est rarement explicite sur ces points. Pourtant, étant donné qu'il est patent que les mythes circulaient normalement sous une forme orale, savoir pourquoi ceux que l'on connaît furent mis par écrit est important pour mieux comprendre leurs différentes fonctions.

 

Mythes, politique et histoire

La mythologie mésopotamienne peut être vue comme l'expression des écoles de lettrés des temples et palais mésopotamiens. C'est le produit d'une « imagination calculée » (J. Bottéro), répondant à des situations concrètes sans chercher à dégager de concepts universels. De ce fait, si les mythes mésopotamiens (en particulier ceux concernant les origines du monde) s'appuient souvent sur des thèmes mythologiques communs aux autres peuples du Proche-Orient ancien (Déluge, descente d'une divinité dans le monde infernal, etc.), reflétant manifestement des mythes plus anciens ancrés dans le contexte d'un passé lointain, ils sont bien éloignés de ce dernier et renvoient plutôt aux interrogations plus immédiates de leurs rédacteurs. Cela explique aussi pourquoi il existe plusieurs explications mythologiques à un même phénomène ou une même interrogation, et des contradictions entre les mythes.

Au service du pouvoir royal, les scribes élaborent un système mythologique complexe, aux traditions diverses, participant de l'« idéologie de l’État et du politique ». Ainsi, dans les mythes qui le mettent en scène, Ninurta représente notamment divers aspects de la fonction guerrière de la royauté, et son aspect protecteur. Enki/Ea, par sa sagesse et ses décisions avisées bénéfiques aux dieux et à l'humanité, représente quant à lui l'idéal de l'intelligence des détenteurs du pouvoir. Les productions mythologiques des scribes de Babylone vont dans le même sens : l'Épopée de la Création réécrit les mythes cosmogoniques et anthropogoniques anciens à la gloire du dieu babylonien Marduk au moment où cette ville est devenue la capitale politique de la Mésopotamie du Sud et où elle est élevée au rang de ville sainte ; l’Épopée d'Erra est quant à elle une œuvre plus originale qui vise à donner une explication théologique aux malheurs connus par la Babylonie au début du ier millénaire (troubles dynastiques, invasions des tribus araméennes et chaldéennes).

Ce sont les mythes relatifs à la question du déclin politique et à la succession des dynasties qui révèlent donc plus clairement les objectifs politiques de leurs rédacteurs. Cela renvoie aux rapports complexes entre mythe et histoire. Plusieurs récits « para-mythologiques », dont les épopées, témoignent ainsi d'une volonté de « mythifier » l'histoire mésopotamienne passée, brouillant les limites entre les mythes et d'autres textes. La principale interaction entre histoire et mythe concerne l'explication des successions dynastiques : suivant le topos courant, un dieu (Enlil en général) se met en colère contre un roi ou son royaume, et déclenche contre lui une série de catastrophes conduisant à sa chute. Les textes sont rédigés par les dynasties succédant à celles dont ils décrivent la chute, expliquant ainsi pourquoi le pouvoir leur a échu. La Malédiction d'Akkad, rédigée sous la troisième dynastie d'Ur (v. 2112-2004 av. J.-C.) raconte ainsi comment la chute du glorieux empire d'Akkad (v. 2340-2190) est due à l'impiété du souverain Naram-Sîn, qui s'attire la fureur du grand dieu Enlil qui déchaîne contre lui des peuplades sauvages ravageant son empire. Plus tard sous la dynastie d'Isin (2017-1793 av. J.-C.), la fin de la troisième dynastie d'Ur est à son tour interprétée sous le même prisme dans les différents textes de Lamentations sur la destruction des cités de Sumer à cette période61.

Les listes et chroniques historiques renvoient également à ce genre de réflexions. La plus importante, la Liste royale sumérienne, reconstruit ainsi l'histoire mésopotamienne comme une succession de dynasties élues par les dieux depuis l'origine, quand la royauté fut « descendue du ciel », c'est-à-dire transmise par les dieux à des hommes jugés digne de la recevoir, jusqu'au présent, la période de rédaction des différents auteurs du texte, la dynastie d'Isin pour la version « canonique » du texte. Dans cette succession de dynasties pour la plupart légendaires, on croise des héros de la tradition mésopotamienne (Dumuzi, Etana, Gilgamesh) ainsi que le Déluge, qui est donc situé dans un contexte passé précis bien que très lointain (l'« historicisation » d'un mythe originel). La version la plus ancienne du texte qui soit connue, datée de la période d'Ur III ne présente pas une telle vision cyclique de l'histoire, et ne remonte pas jusqu'aux origines mythiques de la royauté, ces aspects étant manifestement apportés par des rédacteurs postérieurs, ayant notamment pris en compte la chute de la dynastie d'Ur III, et intégré le mythe du Déluge.

 

Les mythes dans les arts visuels

Dans l'art, les représentations assurées de mythes sont très rares. Ce sont au mieux des récits épiques comme l’Épopée de Gilgamesh ou le Mythe d'Etana qui disposent de quelques représentations assurées, celles concernant les dieux les présentant rarement dans un contexte identifiable comme mythologique.

De nombreuses scènes gravées sur des sceaux-cylindres, objets caractéristiques de la civilisation mésopotamienne permettant d'imprimer des images par déroulement d'un sceau gravé de forme cylindrique sur une tablette, représentent des divinités dans un contexte qui pourrait être celui de mythe. Les scènes de combats y sont ainsi très courantes, mettant aux prises des divinités avec des créatures mythologiques, mais il est difficile de les faire correspondre à des mythes connus par des textes. Cela d'autant plus qu'une grande partie des sceaux portant des supposées représentations de mythes datent du IIIe millénaire av. J.‑C., période pour laquelle peu de récits mythologiques ont été couchés par écrit. S'ils représentent bien des mythes, ceux-ci nous sont inconnus par ailleurs. Il en va de même pour les sceaux provenant de Nuzi au xive siècle av. J.-C., qui s'inscrivent dans l'univers religieux des Hourrites, également très mal connu.

Pour les périodes plus tardives, un bas-relief du temple de Ninurta de Kalkhu semble quant à lui représenter un combat de ce dieu, peut-être celui contre le démon Anzû/Asakku. On sait en tout cas que ce type de représentation existait dans les temples assyriens : une inscription de fondation de Sennachérib rapporte ainsi qu'il a fait ériger dans le temple de la fête-akītu d'Assur une porte en bronze portant une représentation du combat du dieu Assur contre Tiamat et son armée de démons, scène de la variante assyrienne de l’Épopée de la Création, qui devait être rejouée durant la fête. Cet édifice avait d'ailleurs pour nom cérémoniel « Maison (où) Tiamat est mise à mort » (sumérien é-abba-ugga).

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Les mythes des origines

S'il y a une diversité de présentations dans les détails, si on s'en tient aux généralités les anciens Mésopotamiens ont eu une vision du cosmos reprenant les principes suivants :

  • L'univers est constitué du Ciel et de la Terre, et également d'autres ensembles, l'Abîme, monde aquatique situé sous Terre, et des Enfers, situés également sous Terre.
  • L'univers est régi par les dieux, qui assurent l'ordre, fixent les destinées ; les principaux dieux dirigeaient une partie du cosmos : le Ciel à An, la Terre à Enlil (et aux autres divinités souveraines), l'Abîme à Enki/Ea.
  • Les hommes sont destinés à servir les dieux par leur travail, leur fournissant de la nourriture, des boissons et plus largement tout ce qui sert à les entretenir par le biais du culte ; les dieux principaux guident la vie humaine, lui offrant savoirs et techniques, et décidant de ses destinées.


Les mythes de création, généralement considérées comme le socle des systèmes mythologiques antiques, expliquent comment cette cosmologie s'est mise en place. Ceux de Mésopotamie présentent un profil très diversifié, car il n'y avait pas de tradition unifiée mais la coexistence de plusieurs récits, généralement exposés de façon confuse dans des textes qui n'abordent ce sujet que de façon secondaire, comprenant un passage mythologique : introductions d'hymnes ou de tensons, joutes littéraires très prisées des savants sumériens opposant deux entités constituant le monde, ou dans des listes divines, ainsi que dans d'autres types de textes. La coexistence de ces différentes traditions a été interprétée assez tôt comme le reflet de la division politique qui a été de mise dans le Sud mésopotamien durant la majeure partie du IIIe millénaire av. J.‑C., et de l'activité des « théologiens » des plus importants centres religieux du Sud mésopotamien (Nippur qui gagna la primauté, mais sans jamais éteindre les traditions d'Eridu, d'Uruk voire de Lagash) durant ce millénaire et les premiers siècles du suivant. Le seul mythe de création ancien développé dans un récit est Enki et Ninmah, relatant la création de l'homme. Ce n'est qu'à partir du IIe millénaire av. J.‑C., avec l’Atrahasis puis l’Épopée de la Création, que les scribes du royaume de Babylone élaborèrent des récits offrant une vision cohérente de la création des dieux, du monde et de l'humanité. Les récits de création antérieurs sont donc reconstitués par les chercheurs modernes par la comparaison de différents textes de nature diverse, connus par peu d'exemplaires (souvent un seul), mais il est possible de dégager une vue d'ensemble des éléments qu'ils évoquent.

La création du monde

Les mythes cosmogoniques mésopotamiens qui traitent de la naissance de l'univers le font à plusieurs reprises par un récit de la séparation du Ciel et de la Terre. Dans le récit épique sumérien de Gilgamesh, Enkidu et les Enfers, le Ciel et la Terre sont les enfants de la déesse primordiale Nammu, et ils sont séparés, An prenant pour lui le Ciel tandis que la Terre revient à Enlil. Dans la tradition de Nippur, c'était Enlil, le dieu souverain, qui était l'acteur de la séparation (par exemple dans le Chant de la houe, composition scolaire hétéroclite). Dans l'introduction du mythe Enki et Ninmah, la séparation est évoquée sans qu'on ne mentionne qui la provoque. D'autres textes enfin se contentent d'évoquer la création du monde sans même parler d'une séparation du Ciel et de la Terre se contentant de la mettre à l'actif de la grande triade divine sumérienne : An, Enlil et Enki. L'Épopée de la Création babylonienne présente quant à elle une formation du monde en plusieurs étapes, la principale mise en ordre étant faite par Marduk à partir de la dépouille de la déesse primordiale Tiamat (voir plus bas).

La création de l'homme

La création de l'être humain est le thème principal du mythe Enki et Ninmah. Celui-ci débute par la création du monde et le peuplement initial de la Terre par les dieux, qui s'unissent et prolifèrent, jusqu'à devoir produire leur propre nourriture pour survivre, ce qui les insatisfait au plus haut point. Ils s'en plaignent donc auprès de la déesse Namma, qui sollicite son fils Enki pour qu'il élabore des substituts aux dieux qui travailleraient à leur place et à leur profit. Enki confectionna un moule, puis le donna à sa mère afin qu'elle y place de l'argile formant les êtres humains, qui prirent vie grâce à l'aide d'un groupe de déesses au premier rang desquelles se trouvait Ninmah, qui leur assigne leur destin de travailler pour les dieux. La façon exacte dont les hommes prennent vie n'est pas connue, le texte parvenu jusqu'à nos jours étant fragmentaire à l'endroit où cela est peut-être évoqué.

Il semble qu'il ait coexisté avec la tradition faisant d'Enki le créateur de l'homme une autre qui attribuait cette action à Enlil. Le Chant de la houe, qui semble renvoyer à un fonds mythologique de Nippur, raconte ainsi que ce dieu créa l'homme en prenant de l'argile avec la houe (sujet principal du texte) pour le placer dans un moule d'où sortit le premier des hommes.

Un autre mythe daté du début du IIe millénaire av. J.‑C., en version bilingue akkadien-sumérien, fait également d'Enlil le créateur des hommes, nés grâce au sang de deux divinités exécutées. Le rôle du sang divin comme animateur des humains formés à partir de figurines d'argile confectionnées par les dieux se retrouve dans les versions de la création de l'homme présentes dans l'Atrahasis et l’Épopée de la Création. Dans le premier cas, c'est Ea qui le crée grâce au sacrifice du dieu nommé Wê, tandis que dans le second c'est l’œuvre de Marduk, qui sacrifie le dieu Qingu, un de ceux qu'il a vaincus lors de son combat contre Tiamat.

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L'organisation du monde

La création de l'homme ne se comprend pas sans leur fonction, qui est voulue par les dieux : les servir, avant tout en travaillant pour leur entretien alimentaire. Mais cette création en elle-même ne saurait suffire, il faut fournir un cadre naturel, culturel et technique à cette création pour lui permettre de jouer son rôle. Le prologue du dialogue Céréale et bétail relate ainsi comment ces deux entités incarnant l'agriculture et l'élevage furent créées et envoyées sur Terre afin que les hommes puissent accomplir leur œuvre. D'autre récits évoquent l'introduction de l'orge dans le pays de Sumer et plus largement les techniques agricoles (culture des plantes, irrigation).

C'est en fait tout l'espace terrestre qui est organisé par les dieux afin que les hommes aient à leur portée les ressources servant à servir les dieux : c'est le propos de plusieurs récits mettant en scène Enki/Ea, le dieu pourvoyeur de techniques et de savoir par excellence. Enki et l'ordre du monde relate comment il répartit les richesses dans les pays voisins de Sumer au profit des habitants de celui-ci, Enki et Ninhursag s'attardant sur le cas particulier de Dilmun (Bahrein), tandis que le prologue du dialogue Oiseau et Poisson le met en scène en créateur des deux fleuves mésopotamiens, des canaux d'irrigation et de tout l'espace agricole, ainsi que des marécages où vivaient les oiseaux et poissons utiles aux habitants de Sumer. Ninurta joue également un rôle démiurgique similaire dans le Lugal-e, puis plus tard Marduk dans l'Épopée de la Création (voir plus bas).

Le Déluge

Le mythe du Déluge occupe une place à part dans la tradition mythologique mésopotamienne en raison de sa résonance dans la tradition occidentale, pour laquelle il renvoie au récit biblique. Comme pour bien d'autres mythes originels, il se décline en différentes versions, très similaires, ce qui rend plausible le fait que le texte le plus ancien ait servi d'inspiration aux autres. En l'état actuel des connaissances, cette première mouture serait celle de l’Atrahasis, récit en akkadien remontant au moins au xviiie siècle av. J.-C., où il prend place dans une vaste composition relatant également la création du monde et de l'homme. La catastrophe est entraînée par la volonté d'Enlil, roi des dieux, excédé comme beaucoup de ses semblables par la prolifération des hommes et le vacarme qu'elle provoque. Il déchaîne d'abord contre eux une épidémie puis une sécheresse provoquant une famine afin de réduire leur nombre, en vain. Il décide donc d'une solution sans retour : l'anéantissement par le Déluge. Ea décide alors de protéger l'être humain, sa création, en prévenant le plus sage de ses dévots, Atrahasis (le « Supersage »), qui construit suivant ses instructions une arche permettant de sauver son espèce et les autres. L'orage et les précipitations déclenchés par Enlil durant sept jours et sept nuits inondent la totalité de la Terre, décimant les humains, seul le Supersage et ses proches survivant. Une fois les eaux parties, le Supersage pose le pied sur le sol et dédie un sacrifice aux dieux, qui ont eu le temps de se repentir de la catastrophe. Enlil entre d'abord en fureur en voyant que ses plans ont été contrecarrés par Ea, mais après un plaidoyer de ce dernier il se ravise, à la condition que les humains soient désormais confrontés à la mort et à l'infertilité, jusqu'alors inconnues, de façon à éviter toute surpopulation. Les versions présentes dans l’Épopée de Gilgamesh et la Genèse d'Eridu sont similaires, donnant le nom du Supersage : Uta-napishtim dans la première, Ziusudra dans la seconde. Elles sont manifestement postérieures d'un ou deux siècles à l’Atrahasis (voire beaucoup plus pour celle de l’Épopée) et inspirées par lui.

L'élaboration du mythe du Déluge semble se faire dans le courant du premier siècle du IIe millénaire av. J.‑C., car il n'est pas attesté au millénaire précédent mais apparaît dans la version de la Liste royale sumérienne rédigée dans les cercles lettrés du royaume d'Isin au plus tard dans la première moitié du xviiie siècle av. J.-C. Le contexte d'élaboration de ce mythe est donc à replacer dans les réflexions sur la succession des dynasties politiques qui a lieu après la chute de la troisième dynastie d'Ur, et sur le rôle des dieux (en premier lieu Enlil) dans l'attribution de la royauté, et plus largement dans les catastrophes (environnementales, épidémiques, militaires) qui provoquent le déclin des sociétés humaines. Ici la forme du cataclysme semble inspirée par les crues du Tigre et de l'Euphrate qui recouvraient la plaine mésopotamienne régulièrement. Le récit prend plus largement place dans un ensemble de mythes cataclysmiques similaires, attestés dans plusieurs civilisations sans qu'il n'y ait manifestement une source unique qui en soit à l'origine, qui ont pour point commun de narrer la destruction du monde par les eaux (souvent en punition d'une faute grave commise par les humains), précédant sa recréation sur des bases nouvelles. Dans ce contexte, le rôle du héros du Déluge peut être interprété comme celui d'un civilisateur, sauvant puis recréant la civilisation humaine, après avoir passé des épreuves qui s'apparenteraient à un rite d'institution.

 

(Source: Wikipédia ; sous Licence CC BY-SA 3.0)